L’exposition dans ses diverses façons de construire un espace de visibilité et d’énonciation doit devenir une plateforme de l’activisme culturel.
– Paul B. Preciado, Un appartement sur Uranus

 

Caroline Wells Chandler est un artiste américain né en 1985 à Virginia Beach en Virginie, qui a grandi au Texas dans une famille conservatrice. Il se définit comme un boi transgenre non binaire fluide et souhaite être genré au masculin. Il vit, travaille et enseigne à New York.

Caroline Wells Chandler est un peintre qui utilise des matériaux vernaculaires tels que la pâte polymère, la laine acrylique, la résine et la mousse ainsi que des jouets et des décorations de Noël. Le dessin, pratiqué seul ou à plusieurs, est au centre de son travail artistique. Ses principaux médiums sont le crochet, la broderie et la décoration de gâteau qu’il décrit comme : « autant de marques du genre de femme que je ne suis jamais devenu . »

 

L'utilisation du crochet par Caroline Wells Chandler fait tout autant référence à la tradition de l'artisanat féministe des années 1970 qu’à l’étymologie du mot queer qui trouve, nous rappelle-t-il, son origine dans la racine indoeuropéenne -twerkw (devenu twist, en anglais) signifiant « oblique » et « tordu ». Il explique que « cette racine est présente dans le processus technique du crochet qui implique l’élaboration de lignes de torsion des fils  ». 

 

Ses œuvres constituent un corpus qui vise à déconstruire une histoire de l’art tronquée, une histoire de l’art qui fixe comme norme un génie universel masculin blanc hétérosexuel. Les théoriciennes des savoirs situés (Donna Haraway, Sandra Harding) nous alertent sur le concept d’universel qui a souvent servi à imposer le point de vue des dominants. Selon elles, il n’existe pas d’objectivité scientifique ; seule une perspective partielle promet une vision objective.

Ainsi, l’histoire de l’art comme récit de la culture occidentale universelle n’est rien d’autre qu’une allégorie des idéologies qui gouvernent les sociétés libérales et capitalistes, avec comme parangon le génie comme figure de la réussite individuelle. Celle d’un point de vue masculin généralisant et neutre qu’il nous faut abandonner au profit d’une multitude de points de vue situés dans des corps et de situations vécues ou subies, qui transforment les idéologies genrées, coloniales et capitalistes constituantes de l’histoire de l’art.

 

Caroline Wells Chandler transforme cette histoire, revendiquant d’autres normes et d’autres états. Il nous invite, dans chacune de ses expositions, à explorer Queertopia, un monde psychédélique où « le loufouque et le profond règnent en maître  »  et dans lequel évoluent des corps désessentialisés aux couleurs vives, des corps queer qualifiés « d’entre-deux  ». Un monde peuplé de B.O.R.G.s, qu’on peut définir comme des organismes voluptueux rayonnant de bonté, et de B.E.R.T.s qui sont des corps émetteurs de résonance d'énergie fulgurante .

 

Il convoque aussi, régulièrement, les corps représentés dans des œuvres iconiques inscrites dans cette histoire dominante de l’art, pour les transformer. Les Grands Baigneurs de Paul Cézanne, par exemple, deviennent des bois transgenres. Les corps peints par Matthias Grünewald de 1512 à 1516 dans son retable d’Issenheim notamment les panneaux consacré à la Crucifiction, à Saint Sébastien et à l’agression de Saint Antoine par les démons sont lus et représentés comme des corps transespèces aux pratiques BDSM. Ce retable fut réalisé pour l’hôpital du monastère des Antonins qui hébergeait essentiellement des patients souffrant d’ergotisme, une maladie résultant de l’ingestion de seigle infecté par un champignon microscopique qui provoquait des hallucinations et des douleurs très vives.

Caroline Wells Chandler précise que c’est son œuvre préférée en France. Il a choisi, pour sa première exposition à la Galerie Eric Mouchet, d’en faire le point de départ d’une nouvelle série d’œuvres.

 

Caroline Wells Chandler se réfère souvent à l’art brut et à Jean Dubuffet, et plus particulièrement à ses « positions anticulturelles » qu’il affirme lors de sa célèbre conférence à l’Arts Club de Chicago en 1951 :  « Pour moi-même, je vise un art qui serait en connexion immédiate avec la vie quotidienne, un art qui partirait de la vie quotidienne, et qui serait une très directe et sincère expression de notre vie réelle et de nos humeurs réelles. (…) Personnellement, je crois beaucoup dans les valeurs de la sauvagerie. Je veux dire l’instinct, la passion, l’humeur, la violence, la folie . »  Peut-être est-ce la raison pour laquelle Caroline Wells Chandler s’intéresse tant à Project Onward ,  lieu de résidences et espace d’exposition à Chicago, qui accueille des artistes autistes ou en situation de handicap : « Les artistes en résidence dans cette école sont dix fois plus prolifiques et créatifs que tou·te·s les étudian·e·s préparant un diplôme dans une école d’art réputée . »

 

Caroline Wells Chandler utilise des couleurs vives, car, pour l’artiste, la gaieté, la joie sont des options radicales qui déstabilisent le pouvoir. Les couleurs apportent une étrangeté joyeuse et lui permettent de construire des corps non conformistes qu’il genre très souvent comme bois. Peu utilisé en France, le terme boi qualifie, par son inclusivité queer, des masculinités qui permettent de construire une alternative crédible aux catégories définies à l’époque du patriarcat hétéronormatif.  

 

Le champ d’étude des masculinités, qui existe depuis près de trente ans dans les pays anglo-saxons, connait un retard sidéral en France. Dans son essai fondateur Masculinities, la sociologue australienne Raewyn Connell formalise en profondeur son concept-clé de masculinité hégémonique qui désigne, selon elle, « la configuration des pratiques de genre visant à assurer la perpétuation du patriarcat et la domination des hommes sur les femmes . » Ce modèle de masculinité hégémonique qui domine le monde est toxique et peine à se déconstruire. D’autres masculinités, pourtant, sont à l’œuvre ; des masculinités queer, performées par des hommes et des femmes cisgenres, transgenres et des personnes intersexes.

 

Boi vient de boy, terme qui, depuis le xiiie siècle, a pris des sens différents selon les époques et les pays où il est apparu. Boy a pu autant désigner des jeunes hommes cisgenres, que des roturiers, des serviteurs ou encore des esclaves.  C’est d’abord sur la scène rap africaine-américaine que le terme boi réapparaît. Antoine Patton, chanteur du groupe Outkast originaire de Géorgie (État du sud des États-Unis), se fait appeler « Big Boi » non pas pour affirmer une masculinité différente, mais pour retourner l’insulte raciste utilisées, à l’époque de l’esclavage, par les Blancs envers les hommes africains-américains qu’ils traitaient de « bois » afin de disqualifier leur masculinité. Certain·e·s, aujourd’hui, affirment que seules les personnes de couleur ont le droit de s’appeler bois .

 

Au fil des années 1990, l’utilisation du terme boi va de plus en plus souvent qualifier de nouvelles formes de masculinités, comme dans les milieux pratiquant le skateboard ou dans celui des raves où de jeunes hommes adoptent le surnom de boi pour affirmer leur rejet, partiel ou total, des formes de masculinité hégémonique et leur adhésion à une identité plus douce, plus sensible.

 

Le terme s’est ensuite étendu aux communautés LGBTQIA+ pour se référer aux identités sexuelles et/ou de genre d'une personne. Boi est autant utilisé par des jeunes butch lesbiennes que par des jeunes hommes gays ayant des relations sexuelles avec des hommes plus âgés. Il peut également qualifier un jeune homme trans ou un homme trans qui est dans les premiers stades de sa transition.

Certains bois sont trans et/ou intersexes. D’autres, comme l’artiste Caroline Wells Chandler, voient dans boi un genre non binaire, qu’ils/elles/iels soient transgenres, cisgenres ou intersexes.

 

Si le genre est une construction sociale que de nombreux·ses. artistes et théoricien·ne·s déconstruisent depuis de nombreuses années, peu encore se sont attaqués à déconstruire la matérialité biologique des corps et de leurs représentations. Un corps envisagé comme un assemblage biologique composé de cellules humain·e ·s et non humaine·s qui constituent un écosystème mouvant, jamais fixe, que nous appelons idéologiquement « corps » et que Caroline Wells Chandler reconstruit d’une manière festive. Ses assemblages lui permettent d’inventer des corps utopiques dont les organes sexuels sont remplacés par des arcs-en-ciel, d’agencer d’autres matérialités organiques afin que ces corps jouissent de leur insoupçonnable plasticité dans un état de joie hallucinatoire. Lecteur de J. Jack Halberstam , qu’il cite souvent, l’artiste nous invite à explorer un nouveau type de féminisme privilégiant le genre et la fluidité sexuelle.

 

Pascal Lièvre

The exhibition, in how it constructs a place of visibility and expression, must offer a platform for cultural activism.  
– Paul B. Preciado, Un appartement sur Uranus1 

 

Born in 1985 in Virginia Beach, VA, American artist Caroline Wells Chandler was raised within a conservative family in Texas. He identifies as a fluid non-binary transgender boi and uses the masculine pronouns “he/his”. He lives, works, and teaches in New York. 

Caroline Wells Chandler is a painter who works with vernacular materials including polymer clay, acrylic yarn, resin, and sponge, as well as toys and Christmas decorations and ornaments. Drawing, both solo and collaboratively, is at the center of his work. Caroline Wells Chandler’s preferred media are crochet, embroidery and cake decoration, which he describes as “markers of the kind of woman I never became.”2 

 

Caroline Wells Chandler’s use of crochet references 1970s feminist crafts as well as the etymology of the word “queer”, which he states stems from the Indo-European root *twerkw (or “twist” in English), which means “across” or “twisted”. He explains that “this root is referenced in the process of crochet, which involves twisting lines.”3  

 

Taken as a whole, his oeuvre seeks to deconstruct a truncated version of the history of art that promotes works of the white heterosexual male artistic genius as the universal norm. Situated knowledge theorists(Donna Haraway, Sandra Harding) argue that the notion of “universal” has frequently been used to impose the dominant viewpoint. According to them, scientific objectivity is a myth, and the road to objective vision lies through a partial perspective.  

 

History of art as a narrative of universal western culture is thus essentially none other than an allegory of the ideologies that drive liberal capitalist societies, with at its heart the archetype of the artistic genius as a symbol of individual success. It is an allegory of default and universalizing male perspective that should be cast aside in favor of the multitude of standpoints situated in bodies and situations lived and endured that transmogrify the gendered, colonialist and capitalist ideologies that animate the history of art.  

 

Caroline Wells Chandler transforms the history of art by staking out other norms and ways of being. Every one of his exhibitions invites us to explore Queertopia, a psychedelic world where “the zany and profound reign supreme”4 populated by de-essentialized bodies in vivid colors, queer bodies that celebrate “in-between-ness.”5 This is a world of B.O.R.G.s (bootylicious organisms radiating goodness) and B.E.R.T.s (barreling energy resonance transmitters).  

 

The artist also regularly calls upon the bodies represented in the iconic works of the dominant history of art so as to transmute them. Les Baigneurs by Paul Cézanne, for instance, is transformed into a series of transgender bois. The figures painted by Matthias Grünewald between 1512 and 1516 in the Issenheim Altarpiece, especially the panels depicting the Crucifixion, St. Sebastian, and the torment of St. Anthony by demons, are interpreted and represented as trans-species bodies engaging in BDSM.6 The altarpiece was created for the monastic hospital of the order of St. Anthony where care was offered to patients suffering from ergotism, an illness caused by the ingestion of rye infected with a microscopic fungus that causes hallucination and intense pain. The altarpiece is Caroline Wells Chandler’s favorite piece of art in France, and he has chosen for his first exhibition at Galerie Eric Mouchet to make it the reference point for a new series of works.  

 

Caroline Wells Chandler frequently mentions Art Brut and Jean Dubuffet, particularly his “anticultural positions” as outlined in his iconic lecture at The Arts Club of Chicago in 1951: “For myself, I aim for an art which would be an immediate connection with daily life, an art which would start from daily life, and which would be a very direct and very sincere expression of our real life and our real moods. (…) Personally, I believe very much in the values of savagery. I mean instinct, passion, mood, violence, madness.”7 This may explain Caroline Wells Chandler’s interest in Project Onward,8  a residency and exhibition space in Chicago that hosts artists with autism and disabilities: “the artists in residence there are ten times more prolific and creative than any aspiring MFA student at some top tier art school.”9  

 

Caroline Wells Chandler uses vivid colors because for him jubilance and happiness are radical options that destabilize the establishment. Colors bring about a jubilant strangeness that allows him to build non-conformist bodies that he often genders as bois. Seldom used in France, “boi” is an inclusive queer term that defines masculinities allowing the possibility of constructing a credible alternative to the categories established under the heteronormative patriarchy. 

 

The masculinities field of studies has been around for almost thirty years in the English-speaking world but lags far behind in France. In her iconic essay Masculinities, Australian sociologist Raewyn Connell offers a thorough description of her key concept of hegemonic masculinity, which she defines as “a configuration of gender practice which embodies the currently accepted answer to the problem of the legitimacy of patriarchy, which guarantees (…) the dominant position of men and the subordination of women.”10 The hegemonic masculinity model that dominates the world is toxic and refuses to be deconstructed. But there are alternative masculinities too: queer masculinities performed by cisgender and transgender men and women and intersex people.  

 

Boi stems from boy, a term whose meaning has been in flux since the thirteenth century depending on the era and country where it has been used. Boy has at various times referred to young cisgender males, commoners, servants, and slaves. African-American rap first brought about the revival of the term boi. Antoine Patton, the vocalist with the group Outkast from Georgia, goes by the name “Big Boi”, not so as to celebrate a different kind of masculinity but to appropriate a racist insult used during slavery by Whites against African-American men, calling them bois to negate their masculinity. According to some views, only people of color are entitled to call themselves bois.11  

 

During the 1990s, the term boi was increasingly used in reference to new forms of masculinities among skateboarders and ravers, with young men assuming the term boi in partial or total rejection of hegemonic masculinity and to mark their attachment to a softer and more sensitive identity. 

 

It then moved into the LGBTQIA+ communities as a descriptor for a person’s sexual and/or gender identities. Boi is as much used by young butch lesbians as by young gay men who have sexual relationships with older men. It can also be used for a young trans man or for a trans man embarking on transition. Some bois are trans and/or intersex. Others, including the artist Caroline Wells Chandler, see boi as a non-binary gender whether or not they are transgender, cis, or intersex.  

 

While gender is a social construct that artists and theorists have been deconstructing for years now, few have set about deconstructing the biological material nature of bodies and their representations: a body imagined as an assemblage of human and nonhuman cells in all their diversity making up fluid and never static ecosystem that we ideologically call a “body” and that Caroline Wells Chandler reconstructs with gusto. His figures allow him to invent radiant figures whose genitalia are replaced by rainbows and to bring to bear other organic materialities, infusing his bodies with their astounding plasticity in a state of hallucinatory jubilance. An avid reader of J. Jack Halberstam12, whom he frequently references, the artist invites us to explore a new type of feminism based around gender and sexual fluidity.

 

Pascal Lièvre

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