Bérénice Lefebvre -

Visions périphériques

Carte blanche

On pourrais introduire l’œuvre de Bérénice Lefevbre en évoquant son sujet, l’espace urbain et ses architectures, que l’artiste photographie depuis plusieurs années aux frontières de Paris. Alors, il faudrait évoquer son approche de la marche en tant que pratique d’appropriation spécifique du territoire, faisant écho à Michel de Certeau dans L’invention du quotidien (1980). On noterais également son attachement à l’édition et l’impression, partageant avec Jean-François Chevrier une approche de la technique comme « un modèle opératoire faisant intervenir sur l’image diverses transformations qui participent du hasard et de la magie » (La trame et le hasard, 2010), au sein de laquelle elle puise sa liberté plastique. Ces quelques indices, cependant, ne font qu’esquisser l’expérience visuelle que nous offre son travail. Depuis sa sortie des Beaux-Arts de Paris, Bérénice Lefebvre ne se reconnaît dans aucune discipline définie par l’institution, et, malgré son attachement aux techniques imprimées, ses œuvres se développent à travers différents médias. Cette fluidité ne s’exprime cependant pas, chez elle, par une multitude de pratiques hétérogènes sur un sujet commun, mais par la collaboration étroite entre un ensemble de techniques – photographie, impression, collage, installation, environnement, sculpture – dont elle recherche les effets de contagion.

Avec Visions Périphériques, Bérénice Lefebvre offre une nouvelle échelle à ses expérimentations. De la conception à l’accrochage, elle envisage l’image dans sa dimension spatiale. Avec Mechanical wefts l’exposition se transforme en installation in situ. La matière photographique est augmentée de retouches, de tramages artificiels, et de patterns graphiques abstraits, dont le tissage complexe trouble la vision et notre appréhension de l’environnement. À une échelle réduite, la série d’estampes Wallscapes poursuit (et précède) ce travail. Les images déchirées y sont recomposées en puzzles originaux dénuant l’architecture de sa rigidité et la photographie de sa perspective. Dans les Boundaries, l’architecture inspire directement la forme sculpturale, ainsi que les motifs sérigraphiés, dans un assemblage de fenêtres semi-aveugles. D’une pièce à l’autre, les éléments abstraits et figuratifs se répètent, chaque composition crée de nouvelles associations de signes, comme une forme singulière d’écriture pictographique. C’est ici que Bérénice Lefebvre rejoint le plus manifestement la pratique de l’édition. En infiltrant des variations dans une pratique d’impression sérielle, elle flirte avec la pièce unique, mais c’est toujours par la série que l’unicité de l’œuvre s’exprime pleinement. De l’impression au collage, du dessin à la sérigraphie, et sur des supports variés (papiers, toiles, plexiglas ou acier), la photographie numérique est ainsi « déterritorialisée » par l’artiste, créant un nouveau cadre de visibilité pour ces architectures datées, témoins d’un urbanisme controversé et condamné. Elle reste également proche d’une vision sociale de l’édition : celle d’une œuvre accessible, aux moyens de production restreints. Cette économie créative émerge entre autres dans les choix techniques de l’artiste, s’appuyant sur la collaboration main machine. Ici, si le geste artistique en s’inspirant de la machine contredit entre autres le mythe de l’œuvre originale comme produit unique du génie artistique, Bérénice Lefebvre se tient également à l’écart d’un art simulacre de la société de production.

 

Les œuvres reste marquées par sa subjectivité. Le morcellement des images crée un effet cinétique qui évoque le point de vue de la marcheuse dans son approche temporelle de l’espace. Il serait par ailleurs possible de lire les architectures en chantier comme une longue métaphore de la création émergente, ou de voir dans la répétition des images une réactivation perpétuelle de l’histoire des espaces représentés, ou encore le portrait méthodique de ces architectures uniformisées… L’urbanisme et l’édition traversent l’histoire de notre civilisation occidentale et portent de multiples imaginaires. Bérénice Lefebvre affirme donc son regard, mais crée également un effet de distanciation, permettant un dialogue entre différentes interprétations.

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