Tony Regazzoni

La R•EVOLUTION FRANÇAISE

 

Le crépuscule du dieu Progrès ne cesse d’être annoncé sans jamais advenir. Un dieu porteur de rêves prométhéens, de maîtrise du temps et de l’espace, d’affranchissement à l’égard des limites spatio-temporelles notamment incarnés par des objets aussi ordinaires que la voiture et le téléphone. Rêves de vitesse et de communication sans frontière, ces artefacts sont aujourd’hui grevés par les désastres humains et écologiques auxquels leurs modes de production, leurs infrastructures et leurs émissions participent. Désactiver ces objets tout en maintenant leur charge symbolique, c’est l’opération à laquelle les soumet Tony Regazzoni. Cette opération prend pour cadre les années 1970-1990 en France : trois décennies notamment marquées par deux chocs pétroliers, par les premières alertes relatives à l’effondrement des écosystèmes et l’instauration de politiques néolibérales. De quoi passer du rêve au cauchemar. Et pourtant,de manière concomitante et constitutive, la course au progrès rabattu sur le concept d’«innovation»se perpétue en toute insouciance pour certain.e.s.En France elle prend notamment la forme d’investissements publics dans la recherche en matière de télécommunication, la construction de réseaux autoroutiers et des commandes publiques en vue d’une démocratisation de la culture, mais aussi dans la mise sur le marché des avancées technologiques de grandes firmes automobiles.Une période, donc, où les pouvoirs publics n’ont pas encore totalement cédé à la libre concurrence. Que faire dès lors des reliques de ce passé ? Les transformer en idoles d’un autre âge : tel est l’enjeu du Musée des Anciennes Nouvelles Technologies (MANT) consacré à des icônes du progrès des télécommunications. Initié en 2018, ce projet trouve ici une nouvelle occurrence avec une série d’inventions made in France1aujourd’hui reléguées aux oubliettes, reproduites en bois à échelle 1/1, accompagnées d’assises et de socles rappelant un dispositif muséal. Derrière chacune de ces sculptures une affiche reprend les codes publicitaires de l’époque en substituant aux jeunes cadres dynamiques des années 1980-90 des femmes en lutte contre les structures symboliques, sociales et économiques dont les rêves prométhéens assurent la légitimité. En creux: si une révolution doit avoir lieu, elle passera davantage par des engagements politiques que par des évolutions technologiques qui n’ont de révolutionnaire que leur aptitude à faire revenir l’ordre établi sur sa propre orbite, c’est-à-dire à le perpétuer. Devenues totems par leur représentation dans des techniques artisanales, ces reliques voient simultanément leur prestige s’infléchir. C’est du moins ce que l’on pourrait penser au regard de la première salle d’exposition. Le long d’une peinture murale inspirée par un motif symbolisant mouvement et vitesse, des pyrogravures dotées d’un objet usuel (une horloge, un thermomètre, un cendrier, un portemanteau,...) représentent des voitures des marques Citroën, Renault et Peugeot, avec en arrière-plan des sculptures publiques ornant nos autoroutes. Autrement dit, auréolées de promesses d’émancipation et de liberté, ces automobiles sont ici ramenées à une valeur d’usage et décorative liée à un loisir créatif populaire –la pyrogravure –soit une sorte d’«art pour tous» au même titre que l’«art d’autoroute»jugé de «mauvais goût» par la culture bourgeoise. En guise d’adieu à l’ancien dieu Progrès, une synthèse avec une voiture-téléphone2brodée sur un Bombers, façon «vigile de boîte de nuit», sur fond de coucher de soleil.

Notamment le Minitel et le téléphone portable France Télécom nommé Bip Bop.2Il s’agit du logo de Radiocom 2000, premier réseau de téléphonie mobile français lancé en 1986.

Sarah Ihler Meyer

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